Ouverture et esprit communautaire – aperçu de la prise en charge intergénérationnelle au Japon
Une contribution de Tatjana Thomann
Science et recherche sur les générations , Vivre ensemble, voisinage et quartiers , Prise en charge intergénérationnelle
23. mars 2026
L’ouverture des structures d’accueil sur le voisinage constitue-t-elle un moteur potentiel pour les contacts intergénérationnels ? Dans le cadre de ses recherches, l’ethnologue Samira Hüsler a visité des structures d’accueil au Japon. Dans une interview, elle explique comment cette ouverture crée des possibilités de rencontres au quotidien.
La prise en charge intergénérationnelle gagne progressivement en visibilité, notamment en Suisse où elle se traduit désormais par de multiples offres et par des modèles variés. Au Japon, j’ai pu relever quelques exemples intéressants : dès les années 1970, si ce n’est plus tôt, des institutions de soins et d’accompagnement ont en effet misé sur l’ouverture des structures d’accueil, permettant ainsi de réunir de manière novatrice des personnes de différentes classes d’âge. Mais en Suisse comme au Japon, les approches intergénérationnelles restent toutefois encore marginales. Elles méritent cependant une plus grande attention, notamment parce qu’elles démontrent à quel point l’accompagnement intergénérationnel peut être varié et créatif.
Dans cette interview, l’ethnologue Samira Hüsler donne un aperçu des différentes approches intergénérationnelles et multigénérationnelles dans le contexte japonais. Elle explique par ailleurs quelles réflexions ces expériences peuvent susciter en ce qui concerne notre propre manière d’organiser la prise en charge intergénérationnelle.
Visibilité des modèles intergénérationnels
Samira Hüsler est ethnologue, collaboratrice scientifique à la Haute école spécialisée de Suisse orientale et doctorante à l’Université de Zurich. Dans le cadre des recherches qu’elle a entreprises en vue de sa thèse, elle visite des structures d’accueil japonaises et suisses qui suivent des approches intégratives et/ou intergénérationnelles. Par ses investigations ethnographiques sur le terrain, elle souhaite montrer comment ces modèles fonctionnent au quotidien, sur quelles philosophies ils reposent et quelles impulsions ils donnent pour le développement de formes d’accueil axées sur la communauté.
Dans le cadre de vos recherches, vous avez visité plusieurs institutions japonaises qui poursuivent des approches intergénérationnelles ou multigénérationnelles. Pouvez-vous nous donner des exemples ?
J’ai été particulièrement impressionnée par une institution organisée selon le modèle classique du « site partagé » : on y trouve une maison de retraite, une crèche, un accueil de jour, des locaux où des personnes en situation de handicap peuvent travailler ou s’occuper, ainsi qu’un restaurant ouvert au public. Le site comporte aussi un parc animalier destiné à attirer le voisinage. Le fait que toutes ces unités et toutes ces activités soient réunies en un même lieu favorise une proximité quotidienne très naturelle entre les enfants, les personnes âgées, dont certaines sont atteintes de démence, les adultes et les enfants vivant avec un handicap et la population du quartier. Les rencontres intergénérationnelles ne naissent pas nécessairement d’activités communes, mais du partage d’espaces au quotidien.
Un deuxième modèle que j’ai trouvé impressionnant est celui de mesures internes permettant aux membres du personnel de soins d’emmener leurs enfants au travail. Ces enfants ne sont pas pris en charge séparément, mais évoluent naturellement dans les mêmes espaces que les personnes âgées. Il en résulte un contact quotidien très naturel entre les générations, sans aucun programme et sans formalisation.
Comme troisième exemple, je cite volontiers les « baby volunteers » qui favorisent également les contacts intergénérationnels : de jeunes mères avec leurs nouveau-nés ou enfants en bas âge se rendent dans des foyers pour le troisième âge ou des structures d’accueil de jour, souvent juste pour y prendre un café. Les personnes âgées entrent alors spontanément en contact avec les mères et leurs enfants. Souvent, les échanges intergénérationnels ne sont donc pas le fait de propositions communes ou de programmes figés, mais ils sont la conséquence d’une conception (spatiale) ouverte et axée sur la communauté.
En résumé :
- Pas de définition uniforme : La prise en charge intergénérationnelle n’est une catégorie clairement définie ni au Japon ni en Suisse. Les structures diffèrent de par leur conception et trouvent des moyens variés et diversifiés pour favoriser les rencontres entre les classes d’âge au quotidien.
- Les rencontres se font tous les jours : Les contacts intergénérationnels ne naissent pas nécessairement dans le cadre de programmes organisés, mais plutôt dans des espaces partagés et au fil d’interactions spontanées.
- Ouverture au voisinage : De nombreuses institutions visent à faire partie intégrante de l’environnement social et ouvrent délibérément leurs établissements au voisinage, notamment leurs cafés, leurs jardins ou certaines activités en accès libre.
- L’engagement et les besoins locaux comme point de départ : Ces structures sont souvent le fruit d’un engagement personnel ou d’initiatives locales ; elles se développent à partir de besoins concrets sur place.
Vous avez mentionné le fait qu’au Japon, les rencontres intergénérationnelles ne naissent pas nécessairement d’activités spécifiques, mais plutôt d’une philosophie d’ouverture et d’orientation vers le voisinage. Comment cette ouverture se concrétise-t-elle et comment est-elle encouragée ?
Il est important pour moi de souligner le fait qu’au Japon, il n’existe pas non plus de catégorie clairement définie en tant que « prise en charge intergénérationnelle » dans le secteur institutionnel. Je ne peux donc parler que des établissements que j’ai visités dans le cadre de mes recherches, et ceux-ci reposent sur une même approche : ils ne se considèrent pas comme des institutions fermées, mais comme faisant partie intégrante de leur quartier, comme des lieux ouverts, accessibles et fonctionnant en symbiose avec leur environnement social.
Dans la pratique, cette ouverture se manifeste sous différentes formes. Certains établissements mettent à disposition des locaux qui peuvent être utilisés par le voisinage, par exemple pour que des enfants y fassent leurs devoirs, pour organiser des réunions, des petites manifestations ou des fêtes. D’autres intègrent des offres accessibles au public, notamment des restaurants ou des cafés, un jardin, parfois des mini-confiseries qui attirent surtout les enfants, ou encore une laverie automatique. De ce fait, les personnes âgées, les enfants et les habitants du quartier se côtoient naturellement, sans qu’il soit nécessaire d’organiser des rencontres. Une autre forme d’ouverture résulte de la volonté de ne pas séparer artificiellement les groupes sociaux. Des structures d’accueil de jour pour les personnes âgées et les enfants sont tout à fait possibles dans le même espace.
Ces différents exemples ont un point commun : ils découlent de la conviction que les structures d’accueil ne doivent pas fonctionner de manière isolée, mais qu’elles doivent être intégrées à leur environnement ou à la vie de quartier afin de permettre des échanges naturels. Cette ouverture n’est pas encouragée par des directives contraignantes, mais elle procède des besoins locaux, de la pratique courante et de l’engagement des parties concernées.
«Bien que leurs structures organisationnelles diffèrent considérablement, ces établissements ont en commun une attitude fondamentale : la conviction que les personnes ne doivent pas nécessairement être séparées en fonction de leur âge ou de leurs besoins d’assistance.»
Les approches du système japonais de protection sociale incitent-elles les établissements à s’organiser de manière à favoriser les rencontres intergénérationnelles ?
Depuis le milieu des années 2000, le système japonais accorde une plus grande importance à une aide aux personnes âgées proche de leur domicile et en réseau. Je ne peux pas affirmer avec certitude que c’est en raison de ce système que les établissements se décloisonnent. Cependant, mes recherches sur le terrain ont montré que les établissements que j’ai visités sont nombreux à combiner des offres variées sous un même toit ou à s’occuper de différents groupes en commun, ce qui crée naturellement des espaces ouverts et perméables. C’est précisément dans ce type d’environnement quotidien que des rencontres entre plusieurs générations se produisent sans être explicitement prévues. Cette ouverture résulte de la pratique courante d’établissements qui s’ancrent délibérément dans le voisinage ou dans leur quartier.
Qui est à l’origine de la création de ces structures ouvertes au Japon ? S’agit-il d’administrations locales, d’ensembles institutionnels qui souhaitent développer quelque chose de nouveau, ou plutôt d’initiatives individuelles émanant de la population ?
Parmi les structures que j’ai visitées, il y en a beaucoup qui avaient été créées par des personnes, les unes motivées à explorer de nouvelles voies pour des raisons individuelles, les autres inspirées par des défis locaux ou par leur propre expérience professionnelle. Parallèlement, il existe des structures créées par des réseaux communaux ou régionaux, ou soutenues par ceux-ci, en particulier dans les communes en forte dépopulation ou dont la composition démographique change rapidement. Dans de tels contextes, un esprit d’innovation pragmatique se développe : il faut explorer de nouvelles pistes pour préserver les espaces sociaux.
Existe-t-il des organes ou des programmes publics qui soutiennent spécifiquement les structures favorisant l’intergénérationnel ?
Au Japon, il n’existe pas de catégorie publique spécifique ni de programmes de soutien ciblant l’accompagnement intergénérationnel. Les établissements qui souhaitent réunir différents groupes d’âge doivent intégrer cette offre dans les structures existantes, par exemple dans la garde d’enfants, l’accueil de jour ou les soins couverts par l’assurance. Ils sont donc obligés de travailler simultanément avec plusieurs instances sur le plan administratif.
Le modèle de prise en charge inclusive (kyōsei-gata) introduit en 2018, qui autorise officiellement la prise en charge conjointe de personnes âgées et de personnes handicapées, constitue une exception. La « kyōsei-gata » n’a pas de base juridique propre ; c’est une nouvelle forme de prestation introduite administrativement dans le cadre des systèmes de soins et d’aide aux personnes handicapées existants. L’objectif a été de réduire les zones de chevauchement entre les soins aux personnes âgées et l’aide aux personnes handicapées, et de supprimer les structures redondantes. Il existe donc un modèle officiellement inclusif, lequel ne doit toutefois pas nécessairement être intergénérationnel.
D’une manière générale, on peut dire que de nombreuses approches intergénérationnelles ou inclusives semblent voir le jour au Japon, non pas grâce à des programmes
Comment les effets des contacts intergénérationnels sont-ils vécus par le personnel et les proches ?
Les retours d’expérience japonais et suisses sont assez similaires, ce qui peut surprendre. Les observations suivantes sont récurrentes : les personnes âgées semblent plus dynamiques, l’environnement est décrit comme plus vivant et plus varié et, selon le personnel, les enfants développent une image plus nuancée de la vieillesse. Les parents rapportent que les enfants ont un comportement plus empathique au quotidien. Ainsi, le recours à une canne ou à un déambulateur est une réalité qui leur est familière et qui les incite à aider spontanément les personnes qui les utilisent.
«Au Japon, on a souvent souligné le fait que la mixité des âges générait plus fréquemment des « egao », c’est-à-dire des visages souriants. Cette image est presque devenue un leitmotiv dans les conversations.»
Pour conclure : Quelle expérience ou quelle observation tirée de vos recherches aimeriez-vous nous transmettre en particulier ?
Lors d’un déjeuner dans une structure d’accueil de jour, une mère est venue s’assoir à notre table avec son bébé. Sans hésiter, elle a tendu l’enfant à une dame âgée atteinte de démence. Je m’attendais à ce que le bébé manifeste de l’inquiétude, mais il est resté parfaitement calme et a semblé apprécier l’attention qui lui était offerte. Plus tard, la mère a expliqué en riant qu’elle emmenait régulièrement son enfant dans des « onsen » (bains publics), où il était souvent pris dans les bras par des femmes âgées. Pour le bébé, cette forme de proximité était donc tout à fait naturelle.
De tels moments m’ont fait prendre conscience à quel point les rencontres entre les générations peuvent être naturelles et spontanées lorsque le cadre s’y prête. Ils m’ont également rappelé à quel point il faut être prudent et se méfier des idées préconçues. Au début de mon travail, je recherchais avant tout des programmes prédéfinis, des structures manifestes et des procédures claires. Mais avec le temps, j’ai compris que de nombreuses institutions fonctionnent bien précisément parce qu’elles sont flexibles, ancrées localement et orientées vers les besoins des personnes sur place.
Ces modèles ne s’intègrent pas toujours facilement dans les cadres ou les systèmes de financement existants. Mais ils montrent à quel point la prise en charge peut être variée, créative et humaine.
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