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Le suicide des personnes âgées dans une société vieillissante

Acceptation silencieuse du suicide des personnes âgées ? Dans une interview, l'éthicienne médicale Ruth Baumann-Hölzle situe le débat sur le suicide par rapport à une société vieillissante, aux images de la vieillesse et aux relations entre générations.

Senior, Child And Hands Holding Together To Show Family Love, Trust And Support To Help Grandparent. Elderly Man With A Helping Young Kid Showing Kindness, Community And Hope For Retirement

 

Dans le long-métrage japonais «Plan 75», il est question d’un programme étatique d’assistance au suicide qui pourrait être mis en place dans un futur proche afin de réduire les coûts sociaux (frais de santé, de soins et d’assistance, etc.) engendrés par les plus de 75 ans.

Le film décrit le phénomène démographique appelé «société vieillissante» que l’on observe dans les pays industrialisés occidentaux. La structure d’âge de ces sociétés se modifie fortement avec l’augmentation du nombre de seniors, alors que les autres groupes d’âge n’augmentent pas dans les mêmes proportions ou tendent même à diminuer.

Le film rend compte d’une évolution qui s’est amorcée au milieu du siècle dernier avec l’avènement de la pilule contraceptive et a également fait de la Suisse une «société vieillissante» en raison du taux de natalité inférieur à deux enfants par femme. Chaque génération née en Suisse depuis lors est moins nombreuse que la précédente. Alors que les années entre 1946 et 1964 étaient encore caractérisées par une forte natalité, la tendance vers une société vieillissante va s’accentuer jusqu’au milieu du 21e siècle. L’éthicienne médicale Ruth Baumann-Hölzle de la fondation Dialog Ethik replace la discussion sur le suicide dans le contexte d’une société vieillissante et des relations entre les générations. L’interview a été réalisée par Monika Blau, co-directrice du programme Intergeneration.

Votre fondation Dialog Ethik observe depuis des années avec attention comment la société suisse (et mondiale) réagit aux questions soulevées par le vieillissement de la société et comment elle apprend à les résoudre de manière adéquate au sens éthique. Qu’est-ce qui vous donne de l’espoir dans vos observations des relations intergénérationnelles au sein de la société? Et qu’est-ce qui vous préoccupe?

De manière générale, les personnes âgées restent actives plus longtemps que par le passé et bon nombre d’entre elles ont une bonne qualité de vie, ce qui leur permet de participer à des activités avec les plus jeunes. La frontière entre jeunes et vieux s’estompe parfois, ce qui permet de lutter contre les préjugés réciproques. En outre, jeunes et vieux continuent de cultiver des liens étroits dans de nombreuses familles, que ce soit au début de la vie ou à un âge avancé. L’engagement bénévole aussi bien des grands-parents dans la garde des jeunes enfants que des enfants adultes dans la prise en charge de leurs parents malades ou très âgés le montre clairement. 40% des grands-parents s’occupent au moins une fois par semaine d’un petit-enfant et 60% des 25-64 ans apportent un soutien à leurs parents ou beaux-parents. En 2014 déjà, le Conseil fédéral relevait dans son rapport «Plan d’action de soutien et de décharge en faveur des proches aidants» que 220’000 à 260’000 personnes du groupe des plus de 65 ans ont sollicité une aide informelle avec ou sans services d’aide et de soins à domicile. Il présumait en outre que le nombre de personnes âgées nécessitant des soins allait encore augmenter sous l’effet de l’évolution démographique. Le rapport anticipait que le nombre de personnes ayant besoin d’une assistance augmenterait de 46% d’ici 2030. Ce besoin croissant de prise en charge aura également une incidence négative sur le lien entre les générations, notamment dans le contexte d’autres évolutions sociales, telles que la solitude et l’isolement croissants aussi bien des jeunes que des personnes âgées. Ces évolutions m’inquiètent.

La solitude se répand comme une épidémie. Les personnes vulnérables qui ont besoin de soutien et d’aide pour accomplir certains actes de la vie courante sont particulièrement touchées. La perte d’autonomie ou dépendance devient un terme péjoratif. L’image que l’homme moderne a de lui-même est fortement marquée par le désir d’indépendance et d’autonomie. L’autonomie est en réalité comprise comme une vie en autarcie, c’est-à-dire une indépendance totale. S’y ajoute le fait que la société est très unilatéralement orientée vers l’économie et fortement guidée par des intérêts économiques. Les prestations qui ne génèrent pas de bénéfice, comme les soins et l’accompagnement, sont systématiquement sous-financées. Les groupes de personnes vulnérables, et notamment les personnes très âgées et fragiles, sont particulièrement affectés par cette situation. Ces individus courent tous le risque d’être mal pris en charge par le système de santé, que ce soit en raison d’une surabondance de prestations lucratives ou d’un manque de soins et d’accompagnement.

L’autonomie et l’indépendance totales n’existent pas. Nous avons besoin des autres, ne serait-ce que pour survivre, mais aussi pour bien vivre. En tant qu’humains, nous sommes des «êtres relationnels» (cf. Baumann-Hölzle, R. 1990) et dépendons les uns des autres. Si nous en perdons conscience, nous devenons indifférents les uns aux autres et les personnes indifférentes sont confrontées à la solitude, qu’elles soient jeunes ou âgées. Les contacts virtuels par l’intermédiaire des réseaux sociaux ne compensent pas cette perte de relations. Celles-ci doivent être incarnées et empreintes de bienveillance et d’amour mutuel. Ce sont la disparition graduelle des relations interpersonnelles et l’orientation économique unilatérale de la société qui m’inquiètent le plus. La concomitance de ces facteurs forme un cocktail social dangereux qui conduit à une diminution de l’empathie pour les personnes vulnérables avec lesquelles il n’est pas possible de réaliser un profit économique. Ces personnes sont de plus en plus perçues comme un fardeau par la société.

L’acceptation silencieuse du suicide des personnes âgées par la société est également préoccupante. Autrement dit, le suicide d’une personne âgée est plus facilement accepté que celui d’une personne jeune, en particulier lorsque la motivation est une qualité de vie insatisfaisante. Le motif de la lassitude de vivre est également évoqué pour les personnes âgées. Quel rôle jouent ici les images de la vieillesse et l’attitude de la société face au vieillissement? Quelles discussions souhaiteriez-vous que la société mène à ce sujet d’un point de vue éthique?

Actuellement, les suicides de personnes âgées sans assistance tendent à diminuer, contrairement aux suicides des jeunes. En revanche, le suicide assisté augmente de manière générale et surtout chez les personnes âgées. Depuis l’introduction légale de l’assistance au suicide en 2001, le nombre de suicides assistés chez les personnes âgées en Suisse est en nette augmentation. En 2021, 1213 suicides assistés de personnes de 65 ans et plus (jusqu’à 64 ans: 178 personnes) ont été enregistrés en Suisse. L’âge moyen des personnes recourant à une assistance au suicide en Suisse étant d’environ 80 ans, ce sont donc surtout les personnes âgées qui effectuent une telle demande. Compte tenu de la proportion croissante de personnes âgées dans la population totale, on s’attend à une augmentation du nombre de suicides dans cette tranche d’âge. La sous-estimation des suicides dits silencieux ou larvés et les nombreux cas limites de blessures mortelles dues à un accident et d’autres causes de décès peu claires cachent de nombreux cas de suicides non recensés, y compris chez les personnes âgées ou très âgées. L’assistance au suicide n’est cependant pas un phénomène uniquement lié à l’âge, comme on pourrait le penser au vu de ces chiffres, mais est toujours en lien avec des maladies chroniques et de nombreuses comorbidités. L’assistance au suicide chez les personnes âgées en bonne santé reste controversée, alors que le suicide des personnes atteintes de maladies incurables est désormais largement accepté. Selon ce principe, les personnes doivent pouvoir abréger leurs souffrances en se suicidant si elles le souhaitent. Dans de tels cas, le suicide s’est déjà normalisé et banalisé (Anghileri, W. 2020), mais ce n’est pas encore le cas en ce qui concerne le suicide de personnes âgées pour d’autres motifs.

Tant que les seniors sont en bonne santé et en forme, ils sont très bien acceptés par la société en tant que consommateurs et donc également en tant qu’utilisateurs de soins de santé. Mais dès qu’ils deviennent plus fragiles, plus vulnérables et surtout s’ils ont besoin d’une assistance et de soins, leur sort est le même que celui des autres groupes de personnes vulnérables comme les personnes handicapées et celles atteintes de maladies chroniques ou en fin de vie. Leur point commun est d’avoir besoin d’aide et de soutien. Ces personnes sont de plus en plus considérées comme une charge pour la société et se perçoivent elles-mêmes comme telles, car elles intériorisent cette dévalorisation des individus vulnérables. Elles ont tendance à considérer leur propre vie comme n’étant plus digne d’être vécue. Il en résulte une augmentation des suicides assistés. Ce phénomène n’est toutefois pas lié à l’âge, mais à une conception fonctionnaliste de l’être humain (Baumann-Hölzle, R. 1990), selon laquelle la valeur d’un être humain se mesure à ses capacités fonctionnelles et à son pouvoir économique.

Il ne fait aucun doute que l’homme peut mettre fin à ses jours. La question éthique est de savoir s’il doit avoir le droit de le faire dans une société pluraliste et laïque et s’il doit être aidé dans sa démarche. En Suisse, l’approche du suicide et de l’assistance au suicide est réglée par la loi comme suit: les personnes capables de discernement ne doivent pas être empêchées de se suicider, car il n’est pas permis de leur imposer un traitement médical contre leur volonté. En effet, tout traitement médical est considéré en Suisse comme une atteinte à l’intégrité corporelle et nécessite le consentement de la personne concernée. Ce n’est qu’en cas d’urgence et dans les situations critiques que les personnes peuvent et doivent être traitées afin de sauver leur vie, lorsque leur volonté n’est pas encore connue. Ceci parce que tout être humain a droit à la vie. La volonté du patient, au sens d’un droit de refuser les mesures de réanimation ou de maintien en vie, prime toutefois sur le devoir de le maintenir en vie. Nous avons le droit de vivre, mais nous n’y sommes pas obligés. L’assistance au suicide est possible si elle n’est pas motivée par des raisons égoïstes.

Selon un arrêt du Tribunal fédéral de 2006, toute personne capable de discernement a la liberté de se suicider, mais n’a pas le droit d’exiger une assistance au suicide de la part de la société. Celle-ci n’a donc aucune obligation d’aider une personne à commettre un tel acte. En Suisse, l’assistance au suicide est considérée comme une affaire privée. Le caractère volontaire est vérifié par la police après un suicide consommé, car si une personne n’est pas capable de discernement ou si elle n’agit pas de son plein gré, l’assistance au suicide est considérée comme une euthanasie active et donc comme un meurtre. La légitimité d’une assistance au suicide dépend donc de la capacité de discernement en tant que délimitation entre l’autodétermination et la détermination par un tiers. En Suisse, la non-punissabilité de l’assistance au suicide découle du droit de défense au sens de la liberté négative, et non en tant que droit de revendication au sens de la liberté positive.

La capacité de discernement de la personne concernée est juridiquement déterminante pour que l’assistance au suicide ne soit pas punissable. Une personne capable de discernement doit disposer des capacités suivantes de manière cumulative (cf. ASSM 2018):

  1. Capacité de comprendre: elle doit être consciente des conséquences du suicide.
  2. Capacité d’évaluation: elle doit pouvoir évaluer le suicide d’un point de vue moral.
  3. Capacité à former une volonté: elle doit pouvoir exprimer sa volonté de manière autonome.
  4. Capacité à mettre en œuvre sa volonté (capacité à s’autogérer): elle doit pouvoir mettre en œuvre sa volonté.

Si une personne remplit ces quatre critères, l’assistance au suicide est autorisée en Suisse. Actuellement, on observe cependant que des efforts sont déployés pour normaliser et banaliser l’assistance au suicide et la motivation à se suicider chez les personnes âgées. Les organisations d’assistance au suicide utilisent à cet effet le concept de «lassitude de la vie». Le 9 décembre 2021, le Tribunal fédéral suisse a ainsi annulé la condamnation d’un médecin qui avait délivré une ordonnance pour le suicide à une épouse en bonne santé qui avait choisi de s’ôter la vie avec son mari. Le suicide et l’assistance au suicide sont de plus en plus considérés comme une technique de soi (cf. Macho, T. 2017) qui doit être à la libre disposition de chacun et chacune. L’argumentation en faveur du suicide des personnes âgées, comme d’ailleurs la discussion sur l’assistance au suicide, est généralement menée sur la base de l’éthique individuelle et occulte souvent les arguments relevant de l’éthique sociale (Anghileri, W. 2020).

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Dans le film «Plan 75» déjà évoqué, les personnes âgées qui, en raison de leur pauvreté, font appel à des prestations d’assistance étatiques, sont particulièrement visées en tant que groupe cible du programme du gouvernement.  Dans le scénario, les personnes âgées en particulier sont donc confrontées à une franche acceptation du suicide des personnes âgées (et en fin de compte aussi du sénicide) lorsqu’elles sont perçues par la société comme une charge trop lourde à supporter pour le système social. Selon ce modèle, les personnes âgées aisées seraient donc moins touchées. Comment placez-vous cet aspect sociopolitique du film dans le débat éthique en Suisse sur la vieillesse et le suicide?

Le film «Plan 75» reflète les valeurs de la conception fonctionnaliste de l’être humain. Autrement dit, si une personne perd ses capacités fonctionnelles et son pouvoir économique, sa vie perd également son sens et est considérée comme «sans valeur» ou «indigne d’être vécue». En combinaison avec l’orientation économique unilatérale de la société, il en résulte un climat social qui met sous pression les groupes de personnes vulnérables dès lors que les possibilités de traitement sont épuisées et que ces personnes ont besoin de soins et d’assistance. Elles doivent lutter pour leur droit à la vie. Les personnes âgées aisées sont également concernées. En effet, on trouve parmi elles de nombreuses personnes qui ont réussi et qui ont souvent fortement intériorisé l’image fonctionnaliste de l’être humain, de sorte qu’elles ont tendance à recourir plus rapidement à l’assistance au suicide dès qu’elles deviennent dépendantes des autres.

Le caractère volontaire de l’assistance au suicide doit également être pris en compte. La décision de se suicider ne doit pas être imposée par une personne extérieure. Mais le caractère volontaire signifie également que les personnes peuvent uniquement décider de leur plein gré de recourir à l’assistance au suicide et qu’elles n’y sont pas indirectement contraintes, dans la mesure où elles sont acceptées par la société et bien traitées, soignées et encadrées. Les composantes sociopolitiques et le cadre social influencent également la décision individuelle. Le fait qu’un suicide d’une personne vulnérable soit économiquement intéressant pour la société ne doit pas être sous-estimé en tant qu’incitation à promouvoir l’assistance au suicide auprès de ce groupe de personnes dans une société unilatéralement orientée vers l’économie.

Les personnes aisées sont généralement mieux formées et ont un niveau de vie plus élevé que les personnes financièrement moins bien loties, ce qui leur permet d’être en meilleure santé et de vivre plus longtemps. En outre, elles ont davantage de possibilités d’organiser des soins et une assistance de qualité grâce à leurs moyens financiers. La formation et la sécurité économique sont donc la meilleure prévention contre les décès et les maladies précoces. En matière de politique sociale, cet aspect est trop peu pris en compte, notamment dans le financement des prestations de santé et du système de retraite. Compte tenu de la forte augmentation du nombre de personnes âgées due à l’évolution démographique, ces assurances sociales sont de plus en plus sollicitées. Du fait de la logique de financement actuelle, cela entraîne des charges considérables pour les jeunes générations. Aussi, les relations entre la population active et les retraités sont de plus en plus mises à l’épreuve, ce qui peut créer des tensions entre jeunes et vieux. C’est exactement ce que montrent des films comme le long-métrage japonais «Plan 75». Le suicide des personnes âgées y est notamment présenté comme «solution au problème» de l’évolution démographique marquée par un grand déséquilibre entre les jeunes et les personnes âgées et les charges sociales qui en découlent. Dans un tel climat social, le sénicide, c’est-à-dire l’homicide des personnes âgées, avec ou un jour sans consentement, n’est plus très loin.  Une autre logique de financement du secteur de la santé et du système de retraite tenant compte des conditions psychosociales des différents groupes de personnes est donc nécessaire et, au regard de la forte augmentation du nombre de personnes âgées en bonne santé, constitue également un impératif d’équité entre les générations.

Littérature complémentaire:

Sites web complémentaires:

 

Dr. Ruth Baumann-Hölzle

Dr. Ruth Baumann-Hölzle est éthicienne médicale, théologienne, cofondatrice et directrice de "l'Institut interdisciplinaire d'éthique dans le domaine de la santé" de la fondation Dialog Ethik à Zurich.

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