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Qui a peur du "parler jeune"?

«t’as un blem», «chelou» et «khapta» - les jeunes parlent différemment des adultes. Certains condamnent le langage des jeunes et considèrent la langue de la street comme une déchéance linguistique complète. Mais qu'est-ce qui se cache derrière ? Dans sa contribution en tant qu'invitée, Jana Tschannen aborde les préjugés, explique le contexte et souhaite éliminer les barrières inutiles.

Senior Woman Feeling Intimidated By Group Of Young People

Alors que les jeunes Allemands ont élu «lost» comme «mot des jeunes de l’année» lors du vote en ligne organisé par la maison d’édition Langenscheidt, une telle élection n’existe pas officiellement en Suisse romande. Mais le parler jeune est bien vivant de ce côté de la Sarine aussi, comme le prouvent les expressions telles que «j’m’en balek», «péta» ou «c’est la hess». Bien que ces termes soi-disant typiques ne figurent pas au répertoire de tous les jeunes, il est évident, pour qui vit ou travaille avec des adolescents, que les jeunes n’utilisent pas le même vocabulaire que les adultes. Alors que certains crient à la «déchéance de la langue», les études scientifiques démontrent que l’utilisation du «parler jeune» témoigne d’une grande compétence communicative. Connaître ce phénomène nous permet d’aborder les jeunes avec moins de préjugés et plus de compréhension. Éliminons donc ensemble quelques barrières inutiles en nous penchant de plus près sur le langage des jeunes:

Le «parler jeune» favorise la construction identitaire

À la sortie de l’enfance, les jeunes se cherchent une identité. Ils le font de manière créative ou provocante à travers leurs vêtements, leur coiffure, la musique et la façon de s’exprimer. En communiquant avec leurs pairs, ils forgent leur personnalité. Contrairement aux adultes, les adolescents sont plus enclins à inventer de nouveaux mots et de nouvelles constructions grammaticales. La langue est pour eux un terrain de jeux où les règles peuvent être transgressées.

Les études linguistiques ont mis du temps à reconnaître qu’il existe autant de «parlers jeunes» que de groupes de jeunes. Chaque groupe a ses propres références. Vous en avez peut-être aussi fait l’expérience. Alors qu’on se retrouve entre amis de longue date, il suffit parfois d’un mot, dont la signification n’est connue que du groupe, pour que tous éclatent de rire, associant ce mot à une expérience commune. De nos jours, la linguistique s’accorde à dire que le «parler jeune» est fortement dépendant de son contexte et ne peut être simplement décrit ou expliqué dans un dictionnaire.

Le «parler jeune» permet de se distancier tout en marquant son appartenance à un groupe

Un langage commun permet aux jeunes de se sentir intégrés dans un clan et de créer une atmosphère décontractée. On se sent en confiance et compris. Ce phénomène apparaît également en l’absence du groupe. Lorsque vous vous disputez avec votre enfant et que celui-ci vous répond dans le langage des jeunes, il prend clairement ses distances avec vous et se sent plus proche de ses amis, même s’ils ne sont pas là physiquement. À l’inverse, votre enfant peut également nouer des liens de confiance avec vous lorsque par exemple, il rentre enthousiasmé du cinéma et vous parle du film qu’il vient de voir en utilisant son langage; il vous associe ainsi à ses émotions et vous laisse entrevoir son univers.

Mais … la langue s’appauvrit!

Les discussions sur la déchéance de la langue reposent sur les deux craintes suivantes:

1. «Les jeunes ne savent plus écrire ni parler correctement»

Si, ils le savent. À l’école et lors des activités extrascolaires, la plupart des adolescents apprennent à s’exprimer de manière adéquate et à adapter leur vocabulaire. Vous constaterez, en vous observant, que les adultes aussi utilisent différents niveaux et styles de langage suivant la situation. Vous ne vous adressez pas à votre médecin de la même manière qu’à votre mère et les messages WhatsApp que vous envoyez à vos proches ne sont pas rédigés dans le même style que les courriels destinés à votre supérieur. En linguistique, on parle de «modèles communicatifs».

Chaque communauté linguistique développe ses propres modèles de communication, adaptés aux tâches à accomplir. Vous désirez inviter quelqu’un à manger? Vous le ferez en utilisant les formules adéquates, sans même vous en rendre compte parce que ce parler est celui dont vous avez l’habitude. En revanche, si quelqu’un n’utilise pas les mêmes tournures, le même vocabulaire, il se fait tout de suite remarquer. Les jeunes maîtrisent la plupart des modèles communicatifs établis, tout comme les règles grammaticales. S’ils ne les connaissaient pas, ils ne pourraient pas se distancier en utilisant le «parler jeune».

2. «Les jeunes saccagent notre belle langue»

La langue standard évolue beaucoup plus lentement que le «parler jeune». Mais elle aussi change, et ceci depuis la nuit des temps. La plupart des expressions d’adolescents disparaissent après quelque temps, sans influencer la langue standard. Mais certains mots ou modifications grammaticales sont intégrés au langage des adultes, au niveau informel d’abord. Les expressions telles que «cool» et «méga» en font partie depuis longtemps et de nouvelles constructions grammaticales comme «c’est genre incroyable» voient le jour dans le langage courant. Quant aux mots comme «mec» ou «fumer un joint», ils ont aussi commencé par faire partie du «parler jeune» et choquaient les adultes. La plupart des gens qui craignent l’appauvrissement de la langue ont eux-mêmes contribué à faire entrer une partie du vocabulaire de leur jeunesse dans la langue standard d’aujourd’hui.

Acceptable jusqu’à un certain point. Mais pas la langue de la street!

Certains adultes qui font preuve de compréhension envers le «parler jeune» et ses néologismes, n’acceptent pas le «français racaille», ses accents et ses erreurs grammaticales. Pour eux, cette forme d’expression est un amalgame de langues mal maîtrisées qui indique un manque de connaissances grammaticales et de vocabulaire. Les mots sont tronqués («t’as un blem»), verlanisés («chelou»), cryptés («BDR») et importés de langues étrangères (anglais, arabe, romani). Ce langage renvoie aux jeunes délinquants des banlieues françaises et devient d’autant moins acceptable lorsqu’il sort de la bouche non seulement d’un Abdoul Nisba mais également d’un Jean Bertholet.

Les études scientifiques à ce sujet faites en Suisse romande se montrent rassurantes. Le «français des cités» n’influe pas sur la qualité des textes scolaires ni sur la richesse du vocabulaire. Les nombreuses différences avec la langue standard donnent la possibilité aux jeunes de se distancier des adultes, des règles et des normes, en somme de se démarquer des bons Suisses conformistes et un peu bornés.

En tant qu’adultes, nous devrions laisser les jeunes construire leur identité dans un processus d’autonomisation qui inclut des vêtements, de la musique et une langue que jamais nous ne voudrions porter, écouter ou parler. Au lieu de se fâcher, il serait plus judicieux de se demander dans quelle situation nous sommes confrontés au «parler jeune». Sommes-nous vraiment concernés par cette langue ou nous parvient-elle plutôt par hasard? Nous devrions également nous demander de manière critique pourquoi les emprunts tirés de l’anglais comme «cool» ou «chiller» semblent être beaucoup mieux tolérés que les emprunts arabes et romanis tels que «khapta» ou «michto».

Jana Tschannen

Jana Tschannen mène des travaux de recherche et enseigne à l’institut de germanistique de l’université de Berne dans les domaines de la linguistique discursive et systémique. Elle est mariée et a deux enfants en bas âge. (La contribution originale a été publiée en allemand. Traduction et adaptation française: text translate ag, Zurich)

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